LE GALET ROUGE

C’est l’histoire de t’chiot Louis…

En balade sur les planches à Cayeux …

Soudain, un vent violent

Et un galet qui roule à ces pieds…

Mais pas n’importe quel galet…

Peut-être même un galet magique ?

Il était une fois…

La suite de l’histoire …

C’est l’histoire de t’chiot Louis, un très jeune infirmier qui habitait Saint Valery-sur-Somme.

Sa petite enfance avait été bien triste puisqu’il l’avait passée dans des familles d’accueil.
Il ne connaissait rien de son histoire jusqu’à ce qu’il retrouva enfin sa mère, il y a trois mois, l’année  de ses 23 ans.
Mais le sort continua de s’acharner sur lui.
Elle mourut subitement pendant l’été.
Juste le temps de la connaître un peu, de comprendre pourquoi elle avait dû l’abandonner.
Il aurait tellement voulu en savoir plus sur son histoire, ses racines.

Novembre était brumeux…

© David DELANNOY

Emmitouflé dans un moelleux caban, Louis, pensif, arpentait les deux kilomètres de grève, une longue ligne entre les galets et la route de Cayeux que les habitants appelaient les planches.
Il était 16 heures et la mer s’était engourdie dans des voiles étrangement orangés…

une ambiance de Toussaint.

Il aimait cette période de l’année, vidée des estivants qui n’attendaient de la mer, que le bleu des cartes postales. Il pouvait se recueillir enfin et penser à sa mère, à l’émotion des retrouvailles.

L’horizon s’était gommé, la mer avait disparu sous un ciel poudré et mystérieux.
Parfois le cri d’une mouette arrachait l’espace.

T’chiot Louis entendait les vagues s’engouffrer entre les galets et marchait ainsi en aveugle, l’image de sa mère chaleureusement cachée au fond de son cœur.

Guidé par le bruit de ses pas sur l’horizontalité des planches, il fut arrêté par deux silhouettes bruyantes qui se détachaient des vagues et du brouillard, affairées à je ne sais trop quoi…

© Christian PORQUET

« Saisis la, saisis la » …criait celui qui portait des cuissardes et tiens bon ».
L’eau claquait violemment. Il semblait qu’on la cisaillait.
Elle se débattait, giclait…, crachait rejetait l’écume et des nuées de galets jusque sur la rive.

Un petit caillou ocre rouge projeté violemment tomba aux pieds du promeneur.
Les cris continuaient d’arracher l’espace.

«Clovis, Tiens bon, empêche-la.
Fais attention, fais attention! »  .

© Christian PORQUET

On distinguait vaguement la silhouette de deux personnages, enfoncés dans l’eau jusqu’ à la taille.

 

Soudain,  une masse énorme haute comme une montagne sombre se souleva  propulsée par un  vent venu de je ne sais quel enfer, chargé de foudre et d’éclairs. Dans leurs rages de bronze et de bave les éléments déchainés s’enroulèrent vifs comme des serpents sur les deux corps impuissants.

La scène dura quelques secondes, avalant tout dans un bruit de déchirure…
Les formes, les cris, les couleurs opalines et les corps disparurent emportés dans le silence des profondeurs.

Plus rien…

Un petit galet rouge projeté par la mer et qui gisait là il y a encore un instant, palpitait aux pieds de Louis, et se tordait dans des lambeaux de lumière.
Il se pencha pour l’attraper, l’essuya, et remarqua qu’il était couvert de stries et de blessures.
Il le glissa dans sa poche.

Lorsqu’il releva la tête, la mer était devenue calme,

pianotant ses arpèges d’automne sur la rive.

Il pensa qu’il avait rêvé.
La nuit se mêla à la brume…il fallait rentrer.

Mais le mystère de cette scène ne le quitta pas.

© Christian PORQUET

Le lendemain, il lui arriva un événement tout aussi troublant.
Alors qu’il traversait la rue, il fut arrêté par une scène qui aurait pu être fatale : un enfant affolé courait après son chien entre des voitures qui roulaient à vive allure.

 

Louis se mit à crier, lançant les bras de haut en bas comme un sémaphore.

 

L’accident semblait inévitable. Un camion aveugle fonçait sur l’enfant. Désespéré, il continua de crier de plus belle en se tapant les mains sur les cuisses.

 

Les coups étaient si forts que quelque chose se mit à battre dans sa poche… …
Le petit galet qui logeait là depuis la veille palpitait, se tordait, picotait, lançait des gémissements étouffés.
…Et puis comme par miracle, tout s’arrêta, les bruits de la rue, la circulation…

 

Louis aperçut l’enfant qui souriait et embrassait son chien.
La rue était vide, les voitures, le camion effacés.

© Christian PORQUET

Un an plus tard jour pour jour, il retrouva le petit galet qu’il avait fini par déposer dans une vitrine à côté d’un portrait d’enfant habillé en marinière.
Il avait retrouvé cette photo chez sa mère après sa mort sans savoir qui pouvait y être représenté.

Il remarqua ce jour-là que d’étranges lueurs apparaissaient à la surface du galet.
Des formes et des signes rougeoyaient.
Il regarda d’un peu plus près, le retourna dans tous les sens et qu’elle ne fut pas sa surprise lorsqu’il comprit que toutes ces petites blessures n’étaient autres que des lettres.
Le caillou était crypté…on distinguait un L, un V, un O, une sorte de S, une barre verticale I…et puis entre parenthèse un C.

Depuis sa plus tendre enfance Louis collectionnait les galets de la plage de Cayeux, et surtout ceux qui portaient des lettres. Il appelait ça ses messages de la mer !
Et depuis un an celui-ci lui envoyait un appel qu’il ne voyait pas !
VOL ? VOLS ? LOIS ? VOIS ?  Il essayait de libérer le mystère de ces anagrammes en vain.

Alors qu’il tentait de relier les lettres dans tous les sens, la sonnerie du téléphone retentit.
C’était Paule qui l’invitait sur le SOMME II à 14 heures au port de Saint Valery. Le vieux baliseur classé monument historique était enfin restauré.
II accepta l’invitation, le galet lui faisait signe.
Mais de quoi ?
Quel rapport avec les deux scènes étranges qu’il avait  vécues l’année dernière ?
Il arriva au port. Il y avait un monde fou sur le quai.

© Christian PORQUET

Il retrouva Paule, Christian et les amis sur le pont du SOMME II.
Pour fêter l’événement, l’association avait installé un écran et projetait une vidéo sur l’histoire du baliseur.
Louis regardait le documentaire machinalement lorsqu’il reconnut l’image du petit garçon en marinière.

Le portait ! C’était celui de sa vitrine à côté du galet rouge.
Il n’en revenait pas.
Attentif cette fois ci aux commentaires, il comprit que c’était la photo de son arrière-grand-père enfant, qu’il s’appelait Clovis… les lettres gravées sur le galet.
Il fut le premier capitaine du baliseur en 1950.

Il avait sauvé une centaine de personnes au milieu de la baie.

© Luis LINARES

Et puis surtout, le documentaire racontait qu’une légende était née à son propos.
Clovis avait une telle force qu’il était capable d’arrêter cette vague d’une violence inouïe qui surgissait depuis la nuit des temps tous les 66 ans, s’abattant sur la grève, brisant la digue, s’engouffrant dans la ville et détruisant les maisons les plus proches.

Tout était clair maintenant, la scène de noyade à laquelle il avait cru assister il y a un an évoquait cette légende.  
Il les avait cru morts, mais le chroniqueur poursuivant son récit précisa que la vague fut arrêtée, (c’était un miracle), et qu’on les retrouva sur la digue, assommés, mais vivants, protégés par un étrange rempart de galets rouges…

On raconte depuis que parfois sur les planches, face à la mer, à l’endroit même où le capitaine arrêta la vague, on peut trouver des petits galets rouges.

Des messages y sont gravés.

Heureux celui qui les trouve et sait les lire, parce qu’ils ont le pouvoir de sauver les gens en détresse.

Quant au petit galet aux pouvoirs magiques qui avait surgi aux pieds de Louis, il continua sa mission de protection sur tous ceux qui l’approchaient et comme il était infirmier, ça tombait bien.
Comme son grand père, Il sauva à son tour des centaines de personnes.

T’chiot Louis vécut longtemps et eut une mort douce, dans son lit, fenêtres grandes ouvertes face à la mer.


Sur son testament, il demanda que l’on incruste le galet dans un des pans de la chapelle des marins afin que chacun puisse recevoir la protection du capitaine Clovis,

son arrière-grand-père, le capitaine du SOMME II.

© David DELANNOY

Anne Marie JOUVE-BALEDENT

Janvier 2022

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